fr
Les bibliothèques d'artistes

La bibliothèque de Shirley Jaffe

« On peut toujours inverser de haut en bas les tableaux qui ont des formes, disons abstraites, et on y voit des choses réelles. Quelqu'un a même écrit un article sur les formes érotiques chez Cézanne ! On peut donc tout dire. Ceux qui chercheront quelque littérature dans la peinture la trouverons toujours. […] J’ai toujours eu l’impression que les français étaient tournés vers les mots et la littérature et que souvent les critiques, comme les historiens d’art d’ailleurs, essaient de lire la littérature dans la peinture, ce qui étouffe toute l’aventure de l’art non-figuratif. Au lieu de regarder un tableau, on essaie de le décrire par le titre, par le thème littéraire ; or il faut « lire » un tableau et comprendre l’expression de l’artiste en regardant la façon dont est construit le tableau : la composition, l’harmonie ou son manque d’harmonie, la question du vide ou du plein, la répétition, la couleur, le dessin, la touche… Le regard direct est plein de significations, et souvent, dans les tableaux non-figuratifs, le pourquoi de ces choix explique l’intention de l’artiste. Même dans les tableaux figuratifs on apprend beaucoup de choses au-delà du soi-disant « sujet ».

Extrait d’un entretien avec Jean-Paul Ameline et Dominique Bornhauser, in Manifeste, une histoire parallèle, cat. exp.,
Paris, Centre Pompidou, 1993, p.70-72

L'artiste Shirley Jaffe

Née Shirley Sterntein à Elizabeth, Etats-Unis, en 1923 et morte à Paris en 2016, Shirley Jaffe fait des études artistiques à la Cooper Union de New-York puis à la Philips Art School à Washington avant de suivre son mari à Paris en 1949, ville où elle habitera jusqu’à sa mort. Elle y fréquente des artistes américains expatriés comme Joan Mitchell ou Sam Francis avec lesquels elle partage une pratique picturale proche de l’expressionnisme abstrait. Au fil du temps, son univers pictural évoluera vers des formes plus construites et des couleurs unies en aplats. En 1966, elle exposera pour la première fois à la Galerie Fournier qui la représentera jusqu’au début des années 2000. Ses œuvres sont exposées dans de nombreuses expositions personnelles et collectives en France et à l’étranger.

Dans un entretien en janvier 1993, dans le catalogue Manifeste : une histoire parallèle, 1960-1990, Shirley Jaffe affirme : « Je n’ai pas de système. Quelquefois, je commence par une composition de mouvements et je construis les formes en relation avec le mouvement voulu. Cela me donne une structure. À part cela, tout peut éclater. Je garde la structure comme élément essentiel parce que je veux garder la tension, mais je commence à réinventer le mouvement des choses. Toutes mes formes sont en relation les unes avec les autres. Elles sont éclatées, sans centre, sans linéarité » […] « Il faut « lire » un tableau et comprendre l’expression de l’artiste en regardant la façon dont est construit le tableau : la composition, l’harmonie ou son manque d’harmonie, la question du vide ou du plein, la répétition, la couleur, le dessin, la touche... »

Les livres de Jaffe à la bibliothèque Kandinsky

« La collection complète des ouvrages publiés sur son compte tient dans un sac plastique dont elle peut se saisir aisément en cas de besoin. Elle est portative, elle ne repose pas sur une étagère. Les archives photo tiennent, elles, dans trois ou quatre de ces chemises moyennement épaisses dont l’élastique claque quand on les referme. »

Shirley Jaffe, [exp. Domaine de Kerguéhennec, 29 juin-21 septembre 2008,
Clermont-Ferrand, Frac Auvergne, 3 avril – 25 mai 2008]

La bibliothèque de Shirley Jaffe est entrée par don au Musée national d’art moderne en 2017, en même temps que ses archives. Elle est composée de 401 livres et 19 titres de périodiques préalablement sélectionnés par des agents du musée, qui ont opéré sur place un tri et échangé avec l’artiste. Ces publications viennent enrichir le fonds de la bibliothèque Kandinsky, dont 138 livres nouveaux qui intègrent notre collection, en la complétant. Ces imprimés sont essentiellement des catalogues d’expositions collectives où figurent les artistes qui lui sont proches (Sam Francis, Al Held, Joan Mitchell, Jean-Paul Riopelle…), ainsi que dix livres d’artistes (Robert Barry, Bernard Piffaretti…) et quinze livres illustrés (Warja Lavater, Claude Viallat... mais également Shirley Jaffe).

Les livres sont en très bon état de conservation et concernent essentiellement l’art moderne du XXe siècle. Ils sont catalogués à la pièce, en Unimarc, rangés au format et conservés sous enveloppe en papier neutre. La cote Fonds Jaffe L (pour livre) ou P (pour périodique) suivi d’un numéro d’ordre permet de reconstituer l’intégralité de sa bibliothèque, conservée à la bibliothèque Kandinsky.

Spécificité de la bibliothèque de Shirley Jaffe

La bibliothèque d’un artiste est bien souvent le reflet de ses rencontres, de ses centres d’intérêt et de ses sources d’inspiration.

Un quart des livres est accompagné de « documents » rattachés, par exemple de plusieurs cartons d’invitation de l’artiste, de cartes postales ou des lettres autographes manuscrites, qui témoignent des liens qu’elle maintenait avec ses amis artistes. Certains sont accompagnés d’articles de presse découpés en lien avec la publication.

Quelques exemplaires ont un tout petit tirage, tel le catalogue d’exposition de Stéphane Bordarier au Musée d’Art Moderne de Céret de 1986, tiré à 15 exemplaires, numérotés de 1 à 15 et comprenant une peinture originale de l’artiste. Au verso de sa peinture, ex. 13/15 et format 23 x 18 cm, se trouve un envoi autographe de l’artiste à Shirley Jaffe.

Le catalogue d’exposition de Carole Benzaken à la Fondation Cartier pour l’art contemporain consacré aux peintures de tulipes est accompagné d’un carton d’invitation, mais également de deux dépliants de 3 volets chacun représentant des tulipes peintes.

Il est également intéressant de souligner les 3 exemplaires de Poste restante avec des correspondances imaginées et imaginaires de Raphaël Rubinstein et des peintures de Shirley Jaffe dont l’édition se présente sous la forme d’exemplaires similaires, mais non identiques, dits de la « gigogne ». Shirley Jaffe l’a illustrée de gouaches originales en couleurs au recto et au verso des 16 feuillets pliés et collés en escalier sur la troisième page de couverture.

Tous les éphémeras : cartons d’invitation, cartes postales, coupures de presse... conservés dans chaque publication n’ont pas été reversés aux archives, mais maintenus avec le livre, car ces inserts, mentionnés dans les données visibles de l’exemplaire sont étroitement liés à la publication et en font la richesse et la spécificité de la bibliothèque.

Christelle Courrègelongue, Bibliothèque Kandinsky, Centre Pompidou

 

Ouvrages de référence 

Shirley Jaffe, Une Américaine à Paris, [exposition, Paris, Centre Pompidou, 20 avril - 29 août 2022], Paris, Bernard Chauveau, 2022

Avec cette exposition, le Centre Pompidou rend hommage à Shirley Jaffe qui a passé la majorité de sa vie à Paris et qui à son décès a légué ses archives, sa bibliothèque et des œuvres au musée national d'art moderne. Cette grande rétrospective permet de mieux appréhender le développement de l'esthétique du travail de Jaffe.

Raphael Rubinstein, Shirley Jaffe, traduction Jeanne Bouniort, Paris, Flammarion, 2014

Il s'agit de la première monographie consacrée à Jaffe. Elle suit un déoulé chronologique pour mettre en avant l'évolution du travail de l'artiste depuis une peinture gestuelle à des motifs géométriques.

Shirley Jaffe [exposition Domaine de Kerguéhennec, 29 juin-21 septembre 2008, Clermont-Ferrand, Frac Auvergne, 3 avril – 25 mai 2008], Bignan/Clermont-Ferrand, Domaine de Kerguéhennec/FRAC Auvergne, 2008

Le catalogue de cette exposition regroupe des essais et reproduit des entretiens données par Jaffe dans lesquelles elle livre un peu de sa conception de la peinture et de la création artistique et évoque son parcours singulier.